Un beau matin d’hiver, nous rencontrions Étienne Gruel, musicien expérimenté et aguerri, pour évoquer son dernier projet, « Tambours calices – voyages d’un atypique ». Un spectacle touchant, où on parle de transmission orale, de voyages émancipateurs, de difficultés scolaires aussi. Il s’y raconte à la première personne dans l’intimité d’une salle de classe, au beau milieu des élèves. Après nos tournées des crèches, nos tournées des récrés, comment ne pas imaginer ensemble une tournée des salles de classe ? Sept écoles primaires, sept classes de CM2, le centre Jacoutot qui accueille des enfants déficients visuels, pour autant de représentations intimes suivies d’échanges débridés. La rencontre opère à merveille, et l’une d’entre elles finira même par accoucher d’un futur projet avec une classe du Neuhof et son enseignante : une Fabrique à Musique (dispositif de la Sacem) qui aboutira à une création commune sur la scène de l’Espace Django au mois de juin 2025. Et comme les bonnes choses n’arrivent jamais seules, nous avons aussi pu découvrir un autre projet où il est impliqué : le collectif Café Aman. Une jam méditerranéenne pas comme les autres. Autant de bonnes occasions de lui donner la parole !
Pour commencer, peux-tu te présenter rapidement ?
Je m’appelle Étienne Gruel, je suis musicien, percussionniste et spécialisé en derbouka, zarb, daff, rekk et tapan. Ce sont des percussions que l’on retrouve autour de la Méditerranée et en particulier du Maroc à l’Iran. Je me suis spécialisé dans ces répertoires et techniques traditionnelles au fil du temps et des rencontres car je suis autodidacte. Les personnes avec qui je travaille à Strasbourg ou ailleurs en France m’ont aussi permis d’approcher et de pratiquer d’autres répertoire plus proche du jazz ou d’accompagner de la danse contemporaine… Cela fait maintenant vingt ans que je parcours les scènes et festivals en France et à l’étranger. Je suis aussi musicien pédagogue au primaire, au collège ou au lycée ainsi qu’en milieu carcéral.
Nous avons travaillé ensemble la saison dernière sur une tournée des salles de classe avec ton spectacle « Tambours calices – voyages d’un atypique ». Comment t’es venu l’idée de proposer un spectacle adapté aux salles de classe ?
J’avais très envie de retourner dans les salles de classe avec une autre casquette que celle de pédagogue et voulais réunir au même endroit vingt ans d’expérience comme musicien et vingt ans comme musicien pédagogue. Après de nombreuses années à ne pas me sentir légitime, des années de doutes, j’ai pris le temps d’observer mon parcours durant cette étrange année de Covid. Et l’envie très forte de raconter mon parcours est arrivée comme une urgence. J’ai donc eu envie de raconter le parcours de ce jeune adolescent de 17 ans dyslexique, en échec scolaire et qui devient musicien. Un autodidacte qui apprend par le biais de la transmission orale, des voyages et de ses ami·es musicien·nes qu’il observe en répétition et en concert pendant tant d’années, pour finalement le partager dans l’intimité d’une salle de classe. Je partage ainsi une sorte de voyage initiatique qui met surtout en avant l’oralité comme un autre moyen d’apprentissage, la curiosité, le goût du voyage et de la rencontre.
« J’ai donc eu envie de raconter le parcours de ce jeune adolescent de 17 ans dyslexique, en échec scolaire et qui devient musicien. »
Comment est accueilli le spectacle par les enseignant·es et les élèves, et que retires-tu de cette expérience ?
Après chacune des 70 représentations de ce spectacle, il y a systématiquement un temps d’échange que j’apprécie énormément. Cela laisse l’occasion aux enfants, ainsi qu’aux enseignant·es de poser très directement des questions. Le rapport de proximité et d’intimité que j’arrive à installer au cours du spectacle permet et facilite une parole libérée. J’ai souvent été profondément bouleversé par les retours et les questions allant de l’intime aux questions plus techniques. Tous ces retours et temps d’échanges, très directs, ont conforté l’intuition que j’avais eu d’un spectacle qui fait sens pour moi, pour les enfants et leurs enseignant·es et me donne envie de jouer encore et encore « Tambours Calices ».
On accueille à Django depuis le début de la saison un autre projet où tu es impliqué, Café Aman, une jam autour des musiques méditerranéennes. Peux-tu nous en dire plus, comment est-il né, qu’y recherchez-vous ?
Le début de cette histoire Café Aman est très simple. Des musicien·nes, des ami·es, des copains/copines, professionnel·les ou pas ont envie de pratiquer ensemble des répertoires qu’ils aiment. Ce qui leur manque c’est de faire de la musique en dehors des répétitions, des concerts, du studio, juste pour le plaisir, autour d’une table, dans un lieu convivial, sans obligation de résultat. Il n’y a plus de notion de temps. Juste le plaisir de jouer ensemble. Depuis nous avons fait 34 Café Aman et nous nous sommes installé·es depuis quelque temps au centre de Strasbourg dans ce qui est devenu notre salon/cuisine, notre petite taverne : le LAÀB. L’accueil du LAÀB est vraiment chouette et on s’y sent bien. Puis nous avons décidé de nous structurer un peu : en créant l’association Café Aman, en proposant des masters class avant nos soirées, pour partager des savoir-faire et fédérer des musicien·nes autour de répertoires que nous jouons dans ces soirées. Par moment nous sortons de notre taverne pour aller faire une version « Café Aman concert » comme à l’Espace Django ou prochainement au Sapin vert de Bischheim ou au Fossé des 13. Nous envisageons aussi le fait d’organiser des concerts, des masters class et pourquoi pas notre propre festival ! Chaque premier mardi du mois, nous continuons et nous continuerons donc de nous retrouver pour un Café Aman…
« Ce qui m’intéresse le plus c’est de pouvoir retransmettre ce que j’ai eu la chance de vivre : croiser un jour dans ma vie, un peu par hasard, un musicien qui m’a donné envie de jouer de la percussion toute ma vie. »
L’aventure avec nous continue en 2025 avec La Fabrique à Musique, un projet de création de spectacle avec une classe de CM2 de l’école du Stockfeld ! Qu’est-ce qui t’anime dans ce type de projet ?
Pendant longtemps je suis intervenu dans les classes en tant que musicien pédagogue, avec mes percussions et un savoir-faire qui s’est progressivement étoffé. Après une pause pour avancer sur mes projets musicaux, je suis heureux de pouvoir retourner dans une classe et vivre ce genre d’expérience. Et en particulier dans le contexte d’un projet de ce type. La Fabrique à Musique pose un cadre confortable, cohérent et réfléchi pour pouvoir travailler efficacement. Nous avons donc la très forte possibilité d’aboutir, après plusieurs mois de travail, à un spectacle abouti et qui fait sens. Quoi de plus motivant et serein pour un musicien intervenant ?
Comment le contact avec les plus jeunes nourrit ta pratique, mais aussi la façon dont tu transmets tout ça ?
Ce qui m’intéresse le plus c’est de pouvoir retransmettre ce que j’ai eu la chance de vivre : croiser un jour dans ma vie, un peu par hasard, un musicien qui m’a donné envie de jouer de la percussion toute ma vie. J’ai vu passer plusieurs centaines d’enfants qui pour la très grande majorité n’avaient ni connaissance de la musique ni même un contexte familial propice à la pratique de la musique. J’étais exactement dans la même situation au même âge. Et cela m’a évidemment poussé à trouver des solutions pour expliquer ou faire ressentir la pulsation ou le rythme. J’ai donc été obligé de revenir en arrière sur ma pratique pour éclaircir des points très flous et trouver une façon de transmettre au mieux quelque chose que j’avais appris de façon très anarchique et sans méthode. Aujourd’hui j’ai trouvé quelque chose d’honnête et ludique pour pouvoir transmettre du mieux que je peux une façon de faire et de vivre la musique. J’ai toujours le même sentiment de joie et de fierté à les voir jouer ensemble au bout d’une ou deux heures de pratique collective.
Que comprends-tu du projet mené par l’Espace Django ? Où t’y reconnais-tu ?
Il y trois choses que j’ai retenues et qui me parlent concernant le projet de l’Espace Django. La première étant l’ancrage réel, actif, de qualité et assidu de l’Espace Django dans le quartier du Neuhof. Il suffit juste d’accompagner l’équipe plusieurs jours et dans différents lieux du Neuhof, en observant les réactions des enfants et de leur accompagnant·es pour s’en rendre compte au premier coup d’oeil. La seconde étant une programmation très cohérente, attractive et de qualité. Et pour finir, le rôle que doit jouer pleinement ce genre de lieu dans l’accompagnement de jeunes artistes locaux et qui est pleinement mené par l’Espace Django. En ayant passé du temps avec l’équipe, j’ai vraiment aimé l’aspect humain, leur cohésion et surtout leur implication. Cela parait simple comme constat. Mais c’est tellement nécessaire ! C’est pourquoi je m’y reconnais sans aucun détour.
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